 Duchamp |  | L'indifférence du readymade évoque également la personne et l'artiste Duchamp. Dès son voyage aux États-Unis, l'indifférence devient en effet une qualité, non seulement de ses œuvres, mais de l'artiste lui-même. Les récits de ses contemporains soulignent le détachement de Duchamp et suggèrent que son charme repose sur sa capacité à effacer sa subjectivité. Cette attitude provoque la curiosité du public américain qui attendait l'arrivée du célèbre peintre cubiste, n'imaginant pas rencontrer cet homme raffiné qui ne peint quasiment plus et affiche une posture d'intellectuel.(9)
Originalité et répétition
Dans la mesure où il n'est plus le produit de la créativité de l'artiste, le readymade remet en cause l'idée traditionnelle de l'originalité de l'œuvre et conduit, par là-même, à une redéfinition du rôle de l'artiste. Si tout objet est désormais fabriqué et reproduit pour être consommé, le readymade apparaît comme la conséquence la plus radicale de la transformation de l'art engendrée par le développement technique du début du XXe siècle. D'une certaine manière, Duchamp partage avec Baudelaire l'idée que l'activité artistique ne se résume pas aux objets, mais qu'elle s'exprime dans son attitude et dans la manière de se présenter. L'idée d'originalité du dandy intéresse sans doute Duchamp qui incarne dans sa personne la tension, décrite par Baudelaire, entre l'effacement de l'intériorité et la mise en spectacle de sa personne. L'abandon de la peinture parvient ainsi à renforcer, de façon paradoxale, le déplacement de la notion d'originalité de l'œuvre vers l'artiste, ce que Duchamp suggère quand il oppose la singularité de l'artiste à la répétition des œuvres :
« L'individu, en tant que tel, en tant que cerveau, si vous voulez, m'intéresse plus que ce qu'il fait, parce que j'ai remarqué que la plupart des artistes ne font que se répéter. »(10)
Cette répétition renvoie au manque d'originalité auquel sont condamnés tous les artistes qui produisent des œuvres pour satisfaire la société dans laquelle ils évoluent. Ils produisent de cette façon un goût qui, bon ou mauvais, n'a pour Duchamp aucune valeur. Comme il l'explique dans un entretien donné en 1955, ils créent plutôt une habitude qu'une véritable œuvre d'art :
« C'est une habitude. Recommencez la même chose assez longtemps et elle devient un goût. Si vous interrompez votre production artistique après avoir créé une chose, celle-ci devient une chose-en-soi et le demeure. Mais si elle se répète un certain nombre de fois, elle devient goût. »(11)
Dans des déclarations de beaucoup postérieures, Duchamp affirme que l'artiste est d'abord un individu qui se tient à distance du grand public, notamment celui constitué par ses contemporains. Cependant, il souligne en même temps l'importance du spectateur dans le processus créatif.(12) Cette tension entre l'artiste et son auditoire rappelle l'attitude du dandy. À l'instar du peintre décrit par Baudelaire, Duchamp se considère comme un artiste désœuvré, parce qu'il a renoncé à produire des objets d'art traditionnels. Face à ce renoncement, il est amené à construire sa personne d'artiste de manière ambivalente : l'attention est déplacée vers sa personne, mais celle-ci demeure insaisissable. Dans cette mise en scène de soi, s'exprime une tension entre sa pratique de l'observation en tant que flâneur et la conscience de constituer lui-même l'objet du regard de ses spectateurs. Il renoue de cette façon avec la tradition du dandy et son articulation avec le flâneur, telle que décrite dans le |
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